Hacen Ouali: 15 jours après l’attaque du site gazier Tiguentourine s’efforce à reprendre vie

Posted on February 6, 2013 by



 

Des impacts de balles et de roquettes sur les murs transpercés, des 4×4 calcinés, des vitres brisées et autres débris sont encore visibles ce jeudi 31 janvier, témoignant de la violence de l’attaque. Il y règne une atmosphère lourde.

In Amenas. De notre envoyé spécial.

Les stigmates de l’attaque terroriste contre l’installation gazière de Tiguentourine, le 16 janvier passé, sont encore là. La façade noircie de l’unité sud de l’usine sérieusement endommagée témoigne de l’ampleur de l’attaque. Le train n°3 éclairé par le soleil éclatant du désert a été touché de plein fouet. Quinze jours après la spectaculaire prise d’otages, Tiguentourine («racines d’une forêt morte» en berbère) s’efforce douloureusement de reprendre vie tout en gardant en mémoire la séquence tragique de l’attaque meurtrière venue troubler un désert légendairement serein.
Retour sur une prise d’otages sans précédent qui a soumis le pays à rude épreuve.
Rendu tristement célèbre par la spectaculaire attaque terroriste suivie de prise d’otages, le site gazier de Tiguentourine, dans le bassin d’Illizi, a ouvert ses portes jeudi dernier pour la première fois aux médias locaux et étrangers. La cohorte de journalistes, une centaine, a pris «d’assaut» la scène du «crime», scrupuleusement surveillée par des militaires sur leurs blindés, des paras armés jusqu’aux dents, des gendarmes en faction…
Un impressionnant dispositif sécuritaire est déployé tout autour de la zone qui évoque un décor de guerre.
Les impacts de balles et de roquettes sur les murs transpercés, des 4×4 calcinés, des vitres brisées et autres débris sont encore visibles ce jeudi 31 janvier, témoignant de la violence de l’attaque.
Il règne une atmosphère lourde. Le temps semble figé. Le site gazier, qui s’étend sur quelques hectares, s’est transformé, durant quatre jours, en un théâtre de guerre.
Encore sous le choc, les quelques travailleurs retenus en otages et qui ont courageusement repris le travail à la base-vie de Tiguentourine évoquent la tragédie avec beaucoup de tristesse et de douleur. Ils sont revenus de l’enfer où ils ont laissé des camarades. Ils ont côtoyé la mort durant d’interminables heures.
«Je ne réalise pas encore ce qui s’est passé. Ce maudit mercredi matin, réveillé par les sifflements et autres détonations, me poursuivra toute ma vie. Tout m’est venu à l’esprit, sauf une attaque terroriste. Rapidement, le sifflement des balles, des bruits de véhicules, des cris s’étaient répandus. Une sirène discontinue a retenti. Ce qui voulait dire que quelque chose de grave arrivait. Je coupe le courant et je reste dans ma chambre. Ça a duré de 5h30 jusqu’à 7h. Dans la confusion générale et ne sachant pas ce qui se passait, on a décidé de sortir pour voir ce qui arrivait, nous demandant comment agir. Subitement, on s’est retrouvés dans la cour de la base, pris en otages par un groupe terroriste. La panique s’est emparée de nous», relate S. K. un des otages travaillant dans la logistique à la base-vie. Pendant ce temps, à quelque 1500 mètres, d’autres éléments du groupe terroriste prenaient d’assaut l’installation gazière où se trouvaient déjà des ingénieurs. Commence alors la pire prise d’otages jamais vue dans l’histoire du pays.
L’un des poumons de l’économie nationale venait d’être «conquis» par un groupe terroriste lourdement armé. «Nous passons la journée du mercredi dans la cour de la base. Vers 17h, les terroristes nous demandent de ramener nos couvertures. On passe la nuit dehors. Ce fut la nuit la plus longue de ma vie. Le lendemain vers 9h, pendant que les forces de l’armée se rapprochaient de la base, resserrant l’étau, un travailleur a entendu un terroriste parler au téléphone à un acolyte, et lui dire : ‘On se retrouve tous dans la cour.’ Là on s’est dit que tout était fini pour nous. Ils vont nous massacrer tous. Une heure après, un hélicoptère de l’armée survole la base et lance une roquette, touchant le magasin et provoquant la panique. Là on s’est dit que les militaires allaient intervenir d’un moment à l’autre. Nous avons saisi ce moment de confusion totale pour nous enfuir. Il y avait quelques étrangers avec nous dans la fuite… On a réussi à s’en sortir miraculeusement», témoigne encore l’otage, qui n’a bénéficié que de quelques jours de repos avant de reprendre le travail. «Ils ont besoin de nous ici. Je me suis reposé seulement quelques jours. Ils nous ont appelés pour reprendre le boulot et faire fonctionner la base. Que veux-tu qu’on fasse ! La vie continue», poursuit-il.

Les ex-otages sans prise en charge psychologique

Comme beaucoup de rescapés, notre interlocuteur n’a pas bénéficié de prise en charge psychologique. S’il dit aujourd’hui qu’il n’est pas traumatisé, il gardera sans aucun doute au fond de lui les séquelles d’un moment dramatique où sa vie, comme celle de centaines d’employés de Tiguentourine, a failli basculer. Une assistance psychologique et un repos total sont nécessaires. Pour le moment, ils se contentent du réconfort que leur apportent leurs camarades qui n’étaient pas sur les lieux le jour de l’agression.
Un autre employé travaillant comme coordinateur dans la mise en place du personnel pour une société a été retenu pendant plus de trente heures. Ce furent les plus longues heures de sa vie. Il nous parle d’un interminable cauchemar. «J’ai été dans ma chambre quand j’ai entendu les premiers coups de feu. J’ouvre la porte, j’aperçois les éclairs des balles sillonnant le ciel. Au lever du soleil, les terroristes nous regroupent dans la cour. Il y avait trois expatriés avec nous. Heureusement qu’ils n’ont pas été repérés. Nous avons réussi à les cacher. Nous étions près de trois cents, les autres employés étaient cachés sous leur lit, dans les chambres.
Les terroristes étaient encagoulés, deux d’entre eux seulement avaient le visage découvert. Le courant était coupé, les terroristes ont ramené des véhicules pour éclairer le site. Ils nous ont dit : ‘‘Vous les Algériens, rien ne vous arrivera, vous êtes des musulmans, nous cherchons les mécréants (les non-musulmans).’’ Les expatriés étaient à ce moment-là cachés dans leur chambre, avant que les preneurs d’otages ne les retrouvent. Au matin, nous avons remarqué les terroristes prendre position. Certains d’entre eux sont montés sur les toits. La situation devient extrêmement tendue. Les tirs de balles fusaient de partout, après le tir de roquette de l’hélicoptère blessant un des terroristes. C’était sans doute un tir de sommation avant l’assaut. Et là, nous avons pris notre courage à deux mains et on a pris la fuite. Il était midi. Nous avons réussi à atteindre le portail nord de la base que nous avons défoncé avec la force du désespoir. Quelques otages étrangers étaient embarqués par les terroristes dans des véhicules (4×4) se dirigeant vers le site gazier.
Entre la base-vie et le site gazier, les hélicoptères ont bombardé les véhicules les réduisant à néant», raconte péniblement l’otage, serrant les poings à l’évocation de ces souvenirs douloureux. Les otages livrent des récits bouleversants. Le directeur général de l’association Sonatrach-BP-Statoil, Lotfi Benadouda, était parmi les rescapés. Il livre le sien, en frémissant. «Le groupe terroriste qui s’est introduit dans la base cherchait les travailleurs étrangers. Nous, les Algériens, étions regroupés dans le foyer et les expatriés, retrouvés une heure après l’attaque, étaient parqués dans un bâtiment. Ils les ont ceinturés d’explosifs. Quand les assaillants ont vu qu’ils étaient encerclés par les forces de sécurité, ils sont allés chercher des véhicules, du fioul et de la nourriture. Ils ont fait monter les étrangers dans les véhicules pour rejoindre l’usine. Dans la pagaille générale provoquée par les tirs de l’armée, nous avons réussi à s’enfuir. S’ils m’avaient reconnu, je serais, aujourd’hui, parmi les morts…», relate-t-il, espérant voir l’installation gazière reprendre rapidement son activité.

La reprise de la production n’est pas pour demain

A l’usine, dont les conduits verticaux émergent d’un désert austère pour percer un ciel éclatant, des ingénieurs, dans l’attente de voir revenir leurs camarades étrangers, s’affairent jour et nuit à déminer l’installation pour faire redémarrer les machines. L’opération nécessitera beaucoup de temps. «Ça doit prendre normalement quelques jours. L’usine fonctionne avec une haute technologie d’où la nécessité d’inspecter minutieusement les machines et toute l’installation», assure un ingénieur, sans donner une date précise de la reprise de la production.
Les techniciens algériens redoublent d’efforts tout en ayant une pensée aux 37 de leurs camarades qui ont péri dans la tragique attaque du 16 janvier. «Nous travaillons sans relâche pour remettre l’usine en marche. C’est notre manière de rendre hommage à nos camarades que nous n’oublierons jamais», confie un ingénieur, la gorge nouée.
Les journalistes, particulièrement les Japonais et les Norvégiens, assaillent les ingénieurs et les responsables de l’usine de questions sur les conditions dans lesquelles leurs compatriotes ont péri. Ils n’obtiendront aucune réponse. «Il est important pour nous de venir sur le lieu où des Japonais ont été tués. Nous pouvons enfin montrer les images, mais nous repartons d’ici sans la moindre réponse aux questions que se posent nos compatriotes», nous dira un journaliste de la télévision japonaise. Pas seulement les Japonais. Tous les journalistes repartent de Tiguentourine sans réponses aux questions qui continuent à être posées sur les circonstances de la prise d’otages. Tant d’interrogations qui restent suspendues aux conclusions de l’enquête judiciaire ouverte à cet effet et de laquelle l’opinion nationale et internationale attend les conclusions.
Comment une telle prise d’otages a-t-elle pu se produire avec une telle aisance ? Y a-t-il une faille dans le dispositif sécuritaire ainsi que dans le système de renseignement ? Le site gazier, un des plus importants du pays, était-il suffisamment sécurisé ? Avant la prise d’otages, seule une petite compagnie de la gendarmerie assurait la sécurité. Elle escortait des expatriés lors de leurs déplacements vers l’aéroport situé à 60 km du site, en plus des patrouilles qu’elle effectuait la nuit. Elle est incapable de repousser une agression d’une grande ampleur comme celle du 16 janvier dernier.
Tiguentourine, perdue dans l’immensité du désert algérien, à seulement 60 km à vol d’oiseau des frontières libyennes, n’est pas près d’oublier le drame qui l’a si brutalement tirée de l’anonymat. Les profondes blessures sont difficiles à panser. Il faudra, certes, compter encore sur le courage de ces hommes pour y revenir travailler, et ils le feront certainement. Mais l’Etat, plus que jamais, reste attendu sur ce qu’il fera pour sécuriser réellement des sites qui, la prise d’otages l’a démontré, peuvent être la cible privilégiée en ces temps de grandes convulsions au Sahel. Tiguentourine n’est pas seulement un gisement gazier, qui participe à faire vivre le pays, ce sont aussi des populations qui y vivent, et celles-là on a, malheureusement, tendance à les oublier.

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